ARTICLES PHOTOGRAPHIES


Boyards et Bulgares à Hereşti





Ana : Qu’est-ce que c’était pour vous que la famille Stolojan ?
Dumitru : Le boyard qui était là, c’était le patron qui dirigeait tout ce monde-là.
Carmen : J’imagine que la plupart des gens du village travaillaient chez lui avant la mise en coopératives.
Dumitru : Mais, oui, ils travaillaient à la journée !
Stoiana : On travaillait tous. Sauf les vieux. Je sais quand on coupait les blés. On les payait à l’avance… Les gens étaient pauvres. Il est vrai que maintenant aussi, mais au moins on est libres… Mais alors, les gens n’avaient pas de terre et lorsqu’on les a dépossédés, eux, on a donné des terrains à ceux qui venaient du front, de la guerre de 1918… On leur a donné en propriété cinq hectares, dix demi-hectares chacun.
Carmen : Votre père  était chauffeur, il ne faisait rien d’autre.
Dumitru : Rien d’autre, que d’être chauffeur. C’était le premier chauffeur et c’est tout ce qu’il avait : il les ramenait de Bucarest et c’est tout, rien d’autre.
Carmen : Et quelle voiture il avait ?
Dumitru : Une voiture de celles-là, aux roues à rayons ; comme au cinéma !
Ana : Le boyard vivait longtemps loin du village ?
Dumitru : Il avait sa villa à Bucarest, il y allait, ensuite il venait là…
Ana : Et il restait avec lui à Bucarest ? Il manquait plusieurs jours ?
La dame : Il le conduisait et sans doute le laissait-il là, puis il rentrait, je n’en sais rien… Ce que je sais, c’est qu’il le promenait, sur le terrain, là où il avait besoin.
Carmen : Et on le payait ? C’était avantageux ?
Dumitru : Combien il lui payait, je n’en sais rien.
Carmen : Et on ne le regardait pas de travers, en ces temps là, parce que, tout de même, il avait été le chauffeur du boyard ?
Dumitru : Non ! Il n’était pas vraiment en odeur de sainteté. Mais il était l’ami de tout le monde.
Stoiana : Et il connaissait son métier.
Dumitru : On ne lui en voulait pas. Ensuite, il est mort dans un accident. Il avait été mécanicien à la Coopérative et ils avaient un hachoir… et une courroie lui est sautée à la tête et…
Carmen : Et la voiture du boyard, qu’est-elle devenue ?
Dumitru : Elle est partie aussi.
Ana : Lequel des deux frères était le plus gentil ?
Stoiana : Le plus riche, c’était, parait-il, ce Monsieur Dinu.
Dumitru : Dinu Stolojan. Oui, c’est lui qui avait les plus grandes propriétés, ici.
Ana : A part la maison, qu’est-ce qu’il avait encore ?
Dumitru : Toute la plaine, là-bas, leur appartenait.  La partie  près du fleuve. Oui.
Stoiana : Tout, jusqu’à l’Argeş, jusqu’à la forêt.
Dumitru : Nous, quand on était enfants, on travaillait là, il y avait de ces arbres qu’on greffait, il les vendait ensuite. Les arbres fruitiers, la vigne greffée, pareil, on faisait des billons… Mais on n’a pas travaillé chez le boyard, nous, on a travaillé à la coopérative. On avait pris la ferme du boyard. Et ensuite, c’était comme pour l’Etat. On travaillait à la journée. Douze lei la journée. On nous donnait un repas par jour…
Ana : Et elles étaient soignées. Le boyard avait fait du bon travail ?
Dumitru : Par ouï-dire, je ne l’ai pas vu, on dit qu’il  habitait là où c’est le musée, maintenant… et il regardait de là avec ses jumelles, et il voyait tout le monde, chacun là où il travaillait. Il voyait  untel qui  ne travaille pas... et il lui  fixait une norme.
Carmen : Mais il  avait un administrateur …
Dumitru : Il en avait un. Celui dont je vous parle, le père Şerban.
Dumitru : Le père Costache à Logofătu (n.t. l’Intendant) en sait plus long.
Carmen : Costache Logofătu, c’est un surnom ?
Dumitru : Oui, un surnom. Il habite près de l’école. Il était l’homme à tout faire  du boyard.
Carmen : Son homme de confiance, comme qui dirait.
Dumitru : Oui, c’est ça. De confiance. Il peut en savoir plus.
Ana : Et comment s’appelait  votre père ?
Dumitru : Andrei. Stan Andrei.
Ana : Et combien de temps était-il chauffeur ?
Dumitru : Je ne sais pas combien de temps… Il y est allé enfant et c’est ce qu’il a appris. Dès sa sortie de l’école, il est allé chez le boyard et il a travaillé là, et après, il est entré comme chauffeur. Un instructeur lui a appris et l’a fait embaucher comme chauffeur.
Ana : Il était chauffeur jusqu’au départ du boyard ?
Dumitru : Jusqu’au départ du boyard, oui. Et lorsque le boyard est parti, il a laissé la voiture et il est parti.
Ana: Et on ne dit pas si le boyard était bon avec les gens…
Carmen: Quel souvenir les gens en ont gardé.
Stoiana: Je sais, par ma grand-mère, qu’il était bon, en fait. Il leur prêtait l’hiver des céréales, du blé, du maïs et ensuite, ils  travaillaient l’été suivant chez lui pour  biner. Tout le monde ne vous prête pas comme ça… Les vieux disaient : « L’hiver on allait chez eux et ils nous donnaient, tant de boisseaux et au printemps il vous faisait suer… »
Dumitru: Mais oui. Quand on était enfants, ces magasins  étaient pleins de blé… de tout. On retournait le blé à la pelle, toute la journée, quand nous étions enfants…
 
Ana: Madame Stoiana, vous êtes Roumaine ou...
Stoiana: Roumaine...
Ana: Bulgare?
Stoiana: Bulgare, oui!
Carmen: Parce que d’après le nom, Stoiana...
Carmen: Les gens sont mélangés maintenant.
Ana: Mais est-ce que vous vous souvenez  de votre mère?
Carmen: Même les fêtes, on ne les fait plus comme avant...
Stoiana: Ma mère n’avait pas ce qu’on a maintenant. Maintenant, quand on a tout ce qu’il faut, on sait comment faire. Les choses vous apprennent. Dans mon enfance, c’était différent. Quand j’étais chez mes parents. Ils se disaient  riches. Mais je ne sais pas, moi, où était leur richesse. On avait un terrain et on  se disait riche. Mais, vous savez, le meilleur gâteau que ma mère faisait, c’était le « mălainic ». Elle ébouillantait la semoule de maïs (mălai), le soir, et elle le laissait jusqu’au matin. Le matin elle pétrissait sa pâte, comme on pétrit le pain et c’était là le meilleur gâteau. Le « mălainic ». Elle mettait ensuite dans la forme de l’huile ou du saindoux, surtout du saindoux, je pense, parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’huile à l’époque et elle enfournait le « mălainic »… Elle badigeonnait les formes, elle faisait quatre formes et elle enfournait tout ça. Elle faisait un feu de pailles… Ce n’est pas comme maintenant : vous branchez au courant et vous faites tout ce que vous voulez… Ah, que c’était bon… J’allais à l’école. Vous pensez qu’il y avait comme maintenant de la confiture de prunes, de… Quand on vendangeait, elle choisissait des grappes blondes et elle faisait bouillir, elle passait au tamis, elle refaisait bouillir un peu… L’école était tout près de chez nous. Je rentrais, ma mère me coupait une tranche de pain et me mettait de cette marmelade-là.  Ils étaient tous autour de moi, alors que faire, tiens pour toi, et pour toi, les gens n’avaient rien. On  n’avait alors ni pain, ni « mălainic ».
Carmen : Vous disiez être venue ici d’ailleurs. D’où veniez vous ?
Ana : Mais vous, qui êtes-vous ?
Maria : Savu Maria.
Ana : Je suis Ana Pascu du Musée du Paysan Roumain de Bucarest.
Maria : Oui ?
Ana : Et elle, c’est Carmen.
Stoiana : Tata Maria, elles veulent savoir comment c’était du temps du boyard.
Maria : Il avait une ferme. Nous on travaillait à la journée. On avait douze ans et on travaillait à la journée pour douze lei… Le père Aurică  nous engueulait, le père Şerban nous engueulait et celui-là, le père Serafim aussi…
Ana : Mais pourquoi vous engueulaient-ils ?
Maria : Parce que c’étaient des  méchants… il était notre chef d’équipe. Nous autres, les enfants, on jouait un peu, on se poussait… On devait attacher les greffons au raphia. On se coupait les doigts, il fallait bien serrer. Il venait, il  touchait… et, si ce n’était pas bien serré, il vous envoyait un bon coup dans le dos !
Ana : Et le boyard, il était comment ?
Maria : Je ne le connais pas, je ne m’en souviens plus.
Ana : Vous ne l’avez jamais vu ?
Maria : Je ne m’en souviens pas.
Ana : Mais à votre avis, comment doit être un boyard ?
Stoiana : Nous autres, de nos jours on veut un boyard à notre goût !
Ana : C'est-à-dire ?
Maria : Etre à notre aise, même s’il faut travailler pour lui. Avant on travaillait beaucoup. Il donnait un peu de maïs.
Stoiana: Il leur donnait du blé...
Maria: Il leur donnait du blé, mais ils travaillaient. Ils volaient aussi un peu. La nuit, ils allaient aux champs et ils volaient. Ma mère racontait : le boyard était là. En aval. Et elle est allée demander des pailles pour faire le feu. Et lui, ils se grattait les… « Oui, oui, je t’en donne… ! » Alors, dit mon père -  quand mon beau frère Vasile l’a vu, il a dit : «  T’en fais pas, belle-sœur, je vais me faire foutre dans ses pailles ! » Oui. Vous travaillez jusqu’à ce que le diable vous emporte et… c’est tout comme maintenant !
Ana – Dites-moi, cette recette de     marmelade de raisin (magiun)…
 Maria : Oui, vous détachez les grains de la grappe, du raisin blanc seulement. Vous les lavez et les mettez dans un seau pour les faire bouillir et quand la peau est tendre, on les fait passer au tamis.
Ana : Mais on les fait bouillir avec du sucre.
Maria : Non, le sucre on le met à la fin, quand on fait bouillir le « magiun ». Après le tamis, on le fait bouillir et alors on met le sucre et on coupe un potiron blanc en petits cubes. Sinon on le râpe… nous autres, on le râpait. Ma mère avait l’habitude : un seau de coings râpés, qu’elle  flanquait là. On en mangeait… sur  du pain… Mais nous, on en mangeait aussi avec la polenta qu’on trempait dedans. Mère nous en mettait dans une jatte et si c’était trop épais, elle ajoutait de l’eau.
Carmen : Mais c’était un plat roumain ou bulgare ?
Maria : Roumain ! On faisait un gâteau de maïs (mălai)… On ébouillantait la semoule de maïs ; avec du son de blé, on mélangeait tout dans le pétrin et on faisait une tourte, on la mettait sur des feuilles de maïs et on la faisait cuire. On mettait ça dans la besace. Un jour, je n’en avais pas, mais ma cousine en avait. Je lui en demande le matin, en route. « Allez, on en mangera là-bas ! » Et si elle n’a pas voulu m’en donner, je l’ai poussée dans le fossé plein d’eau, avec la glace dessus… et elle est partie chez elle  en courant et moi, avec le cartable, derrière… parce qu’elle n’avait pas  voulu me donner du « mălai » !

Ana : De quels autres vieux plats, vous vous souvenez ?
Maria : La « plăcinta »  aux herbes de « căpriţa », le « Suprenic ».
Ana : Qu’est-ce que c’est ? Comment ?
Maria : Le Suprenic ? C’est pour l’Ascension. On fouette le lait avec la farine et l’œuf, et on en verse comme pour les crêpes, une couche mince. On met ça dans une forme, badigeonnée d’huile et on met au four… et ça gonfle, de la hauteur d’un doigt, pas trop épais. Et on fait l’aumône à la mémoire des morts. Mais, moi, je ne me lève pas assez tôt pour le faire. Vous distribuez et vous allez pour l’eau bénite.
Ana : C’est donc ce qu’on fait pour l’Ascension ?
Maria: Pour l’Ascension? Pour les Jours des Morts on fait des plats. On distribue des assiettes, des tasses… des cuillers… on fait du pilaf. On va le faire ce lundi pour la « Troitsa », venez lundi, ici.
Carmen : Ce lundi-ci ?
Maria : Pour le jour des Morts.
 Stoiana : Le jour des morts c’est le vingt-six, dimanche c’est le vingt-sept… Lundi, je pense, c’est le vingt-huit…
Carmen : Le vingt-huit mai ?
Stoiana : Oui !
Maria : Venez voir, ce qu’il y a dans notre rue, comme plats en circulation !
Ana : Oui ?
Maria : Des plats en circulation!
Stoiana: Le prêtre va vous raconter ça, aussi.
Ana: Racontez-nous vous-mêmes, vous racontez si bien!
Maria: On se rassemble ainsi cinq-six familles et on achète un agneau ou un veau. Chacun y met du sien et puis on cuisine ensemble. On met des casseroles ; on fait la soupe, le rôti, on met au four et on met la nappe à l’ombre. Maintenant, vous voyez, il n’y a pas d’ombre du tout ! Sinon, on entre dans une resserre, chez l’un d’entre nous.
Ana: Mais où est-ce que vous faites ça, ici, dans la rue?
Stoiana: Dans toutes les rues... dans le village entier. Le prêtre aussi le fait à l’église !
Maria : Le  prêtre à l’église aussi ! C’est très beau ! Le prêtre arrive, il lit son office, et après on mange. Et on partage la soupe. Et on s’énerve, qu’untel a eu un morceau plus grand ou plus petit et c’est fini, on est fâchés. Si on s’est trompé d’un morceau, chez quelqu’un, c’est fini !
Ana : Pourquoi pour la « Troitsa » C’est le saint patron de l’église ?
Stoiana : C’est comme ça que  la tradition nous est parvenue.
Maria : C’est comme ça que les Bulgares d’ici le font.
Carmen : Mais  pourquoi « Troitsa » ?
Stoiana : C’est la Sainte Trinité… C’est notre façon de la fêter. Surtout cette année, parce qu’il n’y a pas de pluie… une année, il y avait des pluies  interminables et on s’était réunies chez Oneasa, dans la grange… Vous savez, pour la Sainte-Trinité il pleut toujours. Et le prêtre récitait la messe.
Carmen : Pendant trois jours ?
Maria : Non, ce jour là seulement.
Stoiana : C’est une fête depuis toujours, s’il pleut, le prêtre prie à la messe pour que cessent les pluies, parce que cette année là il avait beaucoup plu… Et  cette année-ci, comme il n’y a pas de pluie, je ne sais pas s’il va faire un office spécial… Dans les années trente, nos parents avaient leur terre. On faisait quatre années de classe, alors. Père avait deux gros chevaux. Il en avait un troisième, pour changer… il allait à Bucarest avec deux chevaux, le lendemain ou le troisième jour, il laissait l’un d’eux et il prenait l’autre. Il laissait après le deuxième et faisait deux fois la route de Bucarest… il n’y avait pas de voitures, comme maintenant… moi, il m’emmenait pour que je garde le harnais. Dans un camion. Jusqu’à Bucarest, je dormais. Et là, père dételait... parce que, lui, son père lui  avait acheté un cheval de rechange. Et il avait des bœufs, le père de mon père. Lui il lui avait acheté un cheval. Ce sont leurs histoires, je n’en sais rien. Et comme père travaillait en équipes, le soir, quand il sortait avec son cheval, il a apporté une fois un bel harnais en cuir, comme il n’y en avait pas au village… Il les avait de l’unité militaire de là-bas… Ensuite, les Russes l’ont fait prisonnier dans un champ de maïs et le cheval est  resté... Et quand le père  a été libéré, le cheval n’est plus revenu, mais le harnais est resté chez  ses parents à lui. Et il m’emmenait pour veiller sur le harnais. Il dételait les chevaux et il les attachait, mais il y avait des marchands. Comme maintenant il y a des marchands à la sauvette parmi les Tsiganes. C’étaient  ça, les marchands. On circulait comme ça : les gens tiraient des charrettes, parce qu’il y avait des camions ; ils étaient rares les camions, comme les voitures étrangères maintenant. Nous, on a des vaches et les autres ont des voitures étrangères, qu’est-ce que vous voulez. Et on tirait comme ça : des camions et des charrettes. Père avait un camion.
Ana : Comment ça un camion ?
Stoiana : Ce n’était pas une charrette, mais une charrette plus grande, un camion à ressorts, pour ne pas trop abîmer les tomates. Et il tirait ça, comme ça. Il écartait donc sa natte de roseaux et on voyait la marchandise qu’il avait. Et les marchands venaient. Comme les Tsiganes maintenant, qui achètent en gros. Le marchand venait, il prenait la marchandise au camion et il regardait. Si ça lui plaisait, il s’en allait et revenait. Quand mon père venait, tout le monde l’enviait, les marchands étaient là : « Allez, suis-moi ! » Père attelait et suivait le marchand, jusqu’à sa boutique où il vendait.
Ana : Mais lui, qu’est-ce qu’il transportait ? La marchandise du village… ou ?
Stoiana : Notre marchandise à nous ! La sienne, parce qu’il avait sa terre…
Ana : Et qu’est-ce qu’il avait, quelle marchandise il faisait ?
Stoiana : Des tomates, des pastèques, c’est ce qu’on cultivait alors. Des tomates et des pastèques. Des oignons, des camions entiers d’oignons, des oignons comme je n’en ai jamais vus, des petits pois, des haricots, ce qu’il y a maintenant aussi.

Base de donées en croissance permanente