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A la recherche du temps des « boyards de campagne »





Les boyards, la catégorie des nobles chez les Roumains, ont intéressé spécialement les historiens sans engendrer un intérêt particulier dans d’autres disciplines. Préoccupés par l’origine autochtone ou étrangère des boyards, ou par les généalogies des grandes familles, ces derniers ont insuffisamment abordé la période plus récente de l’histoire de cette catégorie d’acteurs. Plusieurs questions restent en suspend, parmi lesquelles : le rôle des boyards dans le processus de modernisation des Provinces roumaines et la persécution qu’ils ont subi pendant le communisme. Le texte suivant propose de contribuer à combler ce vide d’information en abordant le domaine de la mémoire de la catégorie des « boyards de campagne ». On partira d’un cas particulier. En juillet 2007, j’ai participé par hasard à un événement qui s’est passé trop vite pour être immédiatement conscient de ses significations. A l’invitation du monsieur Visi Ghencea, le directeur du Centre de la conservation et de la mise en valeur des traditions populaires, nous avons décidé d’aller à Cezieni, dans le département d’Olt, pour participer à la « Fête des chemises » (Sărbătoarea iilor). Nous nous sommes  attendus à assister à un festival récent mis en place dans le but de faire revivre les traditions locales. Arrivés à Cezieni, à notre surprise, nous avons appris que le festival avait une assez longue histoire. Il a été organisé pendant les années 1920 par Nicolette Cezianu, la fille des boyards du village. La surprise a été encore plus grande en constatant que l’invité d’honneur pour l’édition de cette année était Elisabeta Brâncoveanu, la fille de la princesse, qui était accompagnée de son neveu Mihai Gheorghe Ştefan et de son avocate. Cette dernière a facilité la rencontre des héritiers des boyards avec les villageois. Cette rencontre émouvante surgissait après plus de 50 ans d’absence de cette dernière. Forcés en 1948 de quitter le village, les boyards Cezianu ont pris le chemin de l’exil. Leur propriété a été confisquée par l’État-parti. 
Une réunion a été organisée à la Maison de la culture du village avec les autorités locales, les fonctionnaires de la mairie, les « fils du village », les spécialistes des traditions. Les discussions ont été présidées par le maire, et ont porté sur la tradition de la « Fête des chemises » et sur le rôle des boyards Brâncoveanu-Cezianu dans la revitalisation des traditions et du village.

Les successeurs
Un peu affaiblie à cause de l’âge, Elisabeta Brâncoveanu m’est apparue comme une femme calme et modeste. Les gestes de son corps fragilisé et ses paroles simples faisait transparaitre une modestie qui m’a beaucoup troublée. On la voyait la même modestie chez son neveu. De plus, il affichait la fierté de ses origines nobles. La modestie semblait être le seul blason que ses deux  héritiers des boyards Brâncoveanu et Cezianu voulaient conserver. Leur retour au village surgissait après une longue période d’exile provoquée par l’instauration du communisme.
Elisabeta est la successeuse de la famille Brâncoveanu, par son père, et de la famille Cezianu, par sa mère. Parmi les plus connus de ces ancêtres, on trouve le prince du Pays Roumain Constantin Brâncoveanu (1654-1714) et le neveu de celui-ci, le Grand Ban Grigore Brâncoveanu. Le village de Cezieni a appartenu aux boyards Jianu. Victor Dumitrache Cezianu a été le frère du haïdouk Iancu Jianu. En raison de ses actes contres l’ordre social, Iancu Jianu a été considéré comme le mouton noir de la famille. Parce qu’il a eu honte des faits de son frère, Victor Dumitrache change son nom de Jianu en Cezianu. Son fils, Danuţ Cezianu, marié avec Maria Slătineanu a eu quatre enfants : Constantin, Dumitru, Iancu et Elena. Danuţ Cezianu a nommé sa fille Elena comme seule héritière de sa propriété de Cezieni. Mais Elena qui aimait beaucoup son frère Dumitru a partagé cette propriété avec lui. Dumitru a été le père de Nicolet. Mariée en 1919 avec Grigore Basarab Brâncoveanu, Nicolet a eu quatre enfants : Dimitrie Petru Constantin (1925-1983), Ioan Radu Mihai (1881-1943, mort en guerre), Nicolae Gheorghe (1922-1944, tombé au front) et Clara Maria Elisabeta (l’invitée d’honneur à Cezieni en juillet 2007).  En 1949, la famille Brîncoveanu-Cezianu a été expulsée de ses résidences et elles ont vécu leurs dernières années en Roumanie dans un sous-sol de Bucarest. Mihai Constantin est mort en 1967 à l’âge de 92 ans et la princesse Nicolet Brâncoveanu en 1968. Leurs deux enfants, Constantin et Elisabeta quittent le pays pour vivre en France et en Grande-Bretagne. Constantin Brâncoveanu se marie avec Marina  Ştirbei et ils ont un fils, Mihai Gheorghe Ştefan (le neveu qui a accompagné Elisabeta à Cezieni).

Le 22 juillet 2007 : le pardon et la réconciliation avec le passé

Le personnage central des évocations de la réunion festive de 22 juillet a été Nicolette Cezianu-Brâncoveanu, la mère et la tante des invités d’honneur. Pendant les années 1920, elle lançait la « Fête des chemises » dans le but d’encourager le travail manuel des femmes du village et de leurs transmettre la fierté de leur appartenance. La « princesse » portait elle-même des costumes paysans dans la vie de chaque jour et pendant les fêtes du village auxquelles elle participait.
Voici un passage d’un texte écrit par l’ancien instituteur du village. Le texte a été lu dans le cadre de la réunion de juillet 2007.     
La princesse était d’une beauté étonnante. Elle était de haute taille avec des lèvres minces et de grands yeux avec lesquels elle te regardait dans les yeux, trahissant son cœur noble. Elle portait toujours des beaux costumes nationaux. Elle avait des costumes de différentes parties du pays. Et, mon Dieu, comme elle était belle. Elle était une dame de haïdouk national. Elle entrait dans la hora, parmi les meilleurs danseurs qui étaient les jeunes garçons du village. Et on avait l’impression qu’elle est une grande sœur, comme un parent. Tellement elle était proche d’eux.

Ce tableau décrit par l’instituteur de l’école du village correspond aux idéaux de l’époque nationale. La princesse joue le rôle de porte-parole local du mouvement national qui s’habille à la paysanne, participant aux fêtes locales. Comme la fille de la princesse, elle-même l’affirme, pendant la période de l’entre-deux guerres, les boyards de la localité habitaient dix mois par an à Cezieni. Ils étaient des boyards de campagne.
On sait que les boyards Jianu et Otetelişanu, [continue le texte de l’instituteur] n’ont pas été des boyards de Cour. Ils étaient des boyards de campagne qui vivaient au milieu du peuple. Chez nous, à Cezieni, la vie était plus tranquille, des trois tas de maïs un était pour les boyards et deux pour les paysans. Pendant Noël, on ornementait le sapin dans la Cour à Cezieni avec l’accord des deux propriétaires, Cezianu et Otetelişanu. On faisait un tableau avec les noms des villageois. La fête, à laquelle participait tout le village, était dans un grand cellier qui était bien chauffé. Après la fête, les propriétaires partageaient les cadeaux apportés par le Père Noël d’après les noms indiqués dans le tableau. Personne n’était omis. Tous recevaient quelque chose : les personnes âgés, les filles et les garçons, et, spécialement, les enfants. Plusieurs de ces enfants ont fait l’école grâce aux boyards. Ils sont devenus des Grands Hommes de ce pays. Tous avaient des larmes aux yeux comme signe de reconnaissance pour leurs deux propriétaires qui étaient comme leurs mères. Et, ils partaient contents, et le jour de Noël était d’un grand bonheur également pour les pauvres. Après midi, les gens commençaient la hora chez les boyards .

La Fête des chemises était célébrée le mardi, après Pâques. Il fallait que les femmes s’habillent de nouvelles chemises qu’elles travaillaient pendant l’hiver. La fête commençait avec une « hora des chemises ». Les plus belles étaient primées par un jury dont la princesse Nicolette faisait partie. Cette fête qui stimulait la créativité des paysannes a été interrompue en 1942 à cause de la guerre. En 1972, la fête a été reprise, mais les références à la période précédente ont été omises en raison des interdictions imposées par le régime. C’est ainsi que, par l’oubli de l’époque des boyards, l’année 1972 est devenue la première édition de la « Fête des chemises ». Une autre rupture est intervenue en 1989, mais pas pour longtemps parce que la fête sera reprise douze ans plus tard, en 2001.
Dans le cadre de la réunion de juillet 2007, les participants essaient de justifier l’oubli des boyards pendant le communisme et de « refaire » l’histoire de la localité  Par la sélection des événements remémores, la rencontre est devenue l’expression du pardon demandé à Elisabeta Brâncoveanu et à son neveu pour la souffrance provoquée pendant le communisme.
Par la lecture de l’ancien instituteur, les organisateurs ont fait ressurgire la mémoire de l’époque de l’entre-deux guerres, époque dominée par les préoccupations de modernisation de la campagne roumaine. La figure du paysan se trouvait au centre des préoccupations des intellectuels de cette période. Il ne s’agissait pas du tout d’un paysan solitaire comme nous sommes souvent tentés de le voir aujourd’hui, mais d’une image liée à celle du boyard missionnaire, impliqué directement dans le développement des villages. Comme le témoignage de l’instituteur l’atteste, la contribution des boyards à la renaissance de la campagne n’a pas représenté seulement l’élément d’un discours. Les boyards de Cezieni offrent un exemple d’implication dans la vie quotidienne de leur village.
L’accueil des héritiers des boyards au sein de la communauté de Cezieni a pris la forme d’un « geste réparateur », ayant pour but la réconciliation des participants avec leur passé. Les noms de deux frères d’Elisabeta morts pendant la deuxième guerre mondiale ont été gravés sur le monument des héros. Le régime avait auparavant interdit leur figuration sur ce monument. Une plaque commémorative a été mise aussi sur la maison des boyards qui est devenue une maison pour les enfants handicapés. D’ailleurs, la famille ne l’a pas revendiquée.
Ce qui m’a beaucoup surpris à Cezieni, a été justement cette capacité de réconciliation. La période communiste n’est pas diabolisée ; dans le cadre des discours, l’époque communiste est reliée à l’époque qui l’a précédée dans l’effort d’établir une continuité temporelle. Elisabeta Brâncoveanu et son neveu sont informés sur ce qui s’est passé dans le village pendant leur absence, parce qu’il y avait des activités pour lesquelles les villageois sont fiers. Il s’agit d’une coopérative agricole « appuyée sur les règles de l’économie de marché » qui a fonctionnait pendant l’époque de Ceausescu quand cela paraissait presque impossible. Les photos de cette coopérative ont été montrées à Elisabeta Brâncoveanu. Une monographie du village est en cours de préparation. Monographie qui devait contenir les généalogies des boyards Cezianu et Brâncoveanu, mais aussi l’histoire plus récente de la coopérative agricole du village.
A partir de réunion festive entre les villageois de Cezieni avec les héritiers de leurs boyards, on comprend tout un processus de recréation de l’image des boyards de campagne.
La dénomination de « boyards de campagne » a été consacrée, semble-t-il, pendant l’époque de la nation. Portée initialement par les boyards sans blason, provenant de la catégorie des paysans libres, cette dénomination  a été élargie dans la période moderne aux boyards qui habitaient effectivement la campagne, plusieurs parmi eux étant animés par les idéaux de la modernité. Pour ces fils de l’aristocratie roumaine, participants actifs à la création de l’État national, la dénomination boieri de ţară est devenue un nouveau blason, et la contribution au développement des villages une mission.
Les boyards de Cezieni ont été impliqués dans le mouvement de modernisation des villages, la princesse Nicolet représentant un exemple pour leur attachement aux valeurs paysannes. La rencontre des villageois avec les héritiers des boyards de Cezieni en juillet 2007 a eu comme l’élément central les histoires sur le destin de cette princesse devenu l’emblème de la localité et le prétexte de la réconciliation des participants avec leur passé.

Références bibliographiques : 

BARBU, Paul : « Ascendentii haiducului Iancu Jianu » [Les prédécesseurs du haïdouk Ianuc Jianu], dans Arhivele Olteniei [Les archives d’Oltenie], no. 8, 1993, p. 71-83.
Dictionarul explicativ al limbii române [Le dictionnaire explicatif de la langue roumaine], Bucarest, RSR, 1975, p. 72.
GIURESCU, Constantin : Despre boieri [Sur les boyards], Bucarest, 1920
HALBWACHS, Maurice : Les cadres sociaux de la mémoire, PUF, 1952.
KISELECK, Reinbart : Le futur passé – Contribution à la sémiotique des temps historiques, Paris, EHESS, 2000.
LECCA, Octav Gheorghe : Famillile boiereşti române [Les familles roumaines des boyards], Bucarest, Libra et Musée de la littérature roumaine.        
IORGA, Nicolae : Constatări istorice cu privire la viaţa agrară a românilor, [Constatations historiques concernant la vie agricole des Roumains], Bucarest, 1908.
OBRETIN, Ioan : Otetelişu – Satul, boierii si moşia, [Otetelişu – le village, les boyards et la propriété], Craiova, SITECH, 2006.
PANAITESCU, P Panaitescu : « Problema originii clasei boiereşti » [Le problème de l’origine de la classe des boyards], în Interpretări româneşti [Interprétations roumaines], Bucarest, Ed. Encyclopédique, 1994, p. 31-63.  
RICOEUR, Paul : La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2003.

 Voir Nicolae Iorga, Constatări istorice cu privire la viaţa agrară a românilor, [Constatations historiques concernant la vie agricole des Roumains], Bucarest, 1908; Constantin Giurescu, Despre boieri [Sur les boyards], Bucarest, 1920; P. P Panaitescu, « Problema originii clasei boiereşti » [Le problème de l’origine de la classe des boyards], în Interpretări româneşti [Interprétations roumaines], Bucarest, Ed. Encyclopédique, 1994, p. 31-63.  
 Voir Octav Gheorghe Lecca, Famillile boiereşti române [Les familles roumaines des boyards], Bucarest, Libra et Musée de la littérature roumaine.
 « Boyards de campagne » est la traduction de boieri de ţară, tara désignant en roumain à la fois le « pays » et la « campagne ».
 Le grand ban était le titre porté par le boyard qui pendant le Moyen-âge gouvernait le Banat et l’Olténie. Voir Dictionarul explicatif al limbii române [Le dictionnaire explicatif de la langue roumaine], Bucarest, RSR, 1975, p. 72. Pour la généalogie de la famille Brâncoveanu voir Octav Gheorghe Lecca, Op. Cit., p. 142-148.
 Pour connaître les prédécesseurs de Iancu Jianu voir Paul Barbu, « Ascendentii haiducului Iancu Jianu » [Les prédécesseurs du haïdouk Ianuc Jianu], dans Arhivele Olteniei [Les archives d’Oltenie], no. 8, 1993, p. 71-83 ; Octav Gheorghe Lecca, Op. Cit., p. 347-348.
 Elena a été mariée avec Ion Otetelişanu qui est mort très jeune. Il a eu un fils, Şerban Otetelişanu. Pour la généalogie des boyards Otetelişanu voir Ioan Obretin, Otetelişu – Satul, boierii si moşia, [Otetelişu – le village, les boyards et la propriété], Craiova, SITECH, 2006 ; Octav Gheorghe Lecca, Op. Cit., p. 452-455.

 « Boyards de campagne » est la traduction de boieri de ţară, tara désignant en roumain à la fois le « pays » et la « campagne ».

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